« Deshoulières est passé du paternalisme au capitalisme pur »
Fondé en 1826 par la famille Deshoulières, le groupe de fabrication de porcelaine a été racheté en 2002 par un oligarque russe.
Envoyé spécial.
« Deshoulières, non seulement j’y ai bossé trente ans, mais en plus j’y suis né ! lance Jane, en retraite depuis 2002. Mes - parents étaient fermiers sur leurs terres. À l’époque, tout Chauvigny ou presque travaillait chez Deshoulières. » Créé en 1826, le premier porcelainier français représente un large pan de l’histoire - sociale du pays chauvinois. Avec les ouvriers du bois et les carriers-tailleurs de pierre, dont la tradition anarcho-syndicaliste a laissé son empreinte à l’union locale CGT - la seule de France dont le drapeau est encore noir -, les ouvriers de Deshoulières représentaient la majeure partie des travailleurs du secteur.
À l’usine de Chauvigny, que l’on appelle toujours « la Poterie », il y a eu jusqu’à 600 salariés dans les années mille neuf cent soixante-dix. Le groupe possède alors plusieurs marques, dont Apilco (hôtellerie) et Porcelaine de Limoges et du Dorat (du haut-de-gamme). Quant aux Deshoulières, ce sont des patrons à l’ancienne. « On pouvait leur parler, si tu avais besoin d’un million de francs pour t’acheter une bagnole, ils te les prêtaient… et tu devais fermer ta gueule pendant dix ans », sourit Dominique Multeau, ancien délégué CGT. Le groupe prospère jusqu’en 1984. Mais les années mille neuf cent quatre-vingt-dix et des difficultés à l’export annoncent le début des ennuis. Le carnet de commandes s’effondre, jusqu’au premier trimestre 2002 où le chiffre d’affaires chute d’environ 20 %.
En octobre 2002, c’est le dépôt de bilan, l’entreprise ayant asséché sa trésorerie avec le maintien des salaires dans le cadre d’un accord de modulation des 35 heures. La société, encore dotée d’un appareil productif moderne, est rachetée 2,5 millions d’euros par l’actionnaire Nikolaï Tsvetkov, oligarque russe, ancien général de l’Armée rouge et propriétaire de la Manufacture impériale de porcelaine de Saint-Pétersbourg. « Il a injecté près de 60 millions dans l’usine. Mais nous sommes restés déficitaires », explique Dominique Multeau. Dans un premier temps, Tsvetkov conserve des membres de la famille Deshoulières à la tête de l’entreprise. Yves, le patron historique, est néanmoins remplacé par son frère François, puis son fils, Yann. « Puisque Chavigny est le site historique du groupe, là où sont ses racines, j’ai donc toujours pensé que, tant qu’un Deshoulières était à la tête de la boîte, nous n’allions pas fermer, malgré les plans sociaux en 2000 et 2002, estime Dominique Multeau. D’ailleurs, le 14 juillet 2008, une allocution est prononcée par la direction, qui nous a laissé entendre qu’il n’y avait aucun problème. »
Mais, le 30 septembre 2008, le dernier Deshoulières est remercié par l’actionnaire russe et une nouvelle direction est nommée. Gérard Zink et Cyrille Roze, déjà auteurs d’une restructuration chez Guy Degrenne en 1998, « ont été nommés pour faire le ménage », affirme Dominique Multeau, qui résume : « On est alors passés du paternalisme au capitalisme pur. »
Un plan de licenciement concernant 180 salariés est lancé en octobre 2008, notamment sur les sites de Chauvigny, Lamotte-Beuvron et de la société financière du groupe à Paris, dont Philippe Widdershoven dépendait. Selon Dominique Multeau, « c’était très tendu. Depuis six mois, il n’y avait rien à faire. Le travail de la semaine, on aurait pu le faire en deux jours ». Au total, 75 personnes sur 200 partent du site de Chauvigny. « Mais Philippe nous disait qu’ils risquaient de mettre la clé sous la porte avant l’été, pour laisser l’assurance payer les congés », affirme le cégétiste.
M. F.
l'Huma du 30 / 03 / 09
mardi 31 mars 2009
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